La préfète fait voler des drones à IA au-dessus de Bordeaux, sans votre consentement
Un arrêté signé le 21 octobre autorise la police à filmer Bordeaux depuis le ciel avec des drones DJI équipés de caméras thermiques, d’un zoom 112x et de fonctions de détection automatique. Ce que dit le texte, ce que ces appareils savent faire, et pourquoi cela concerne aussi les gens qui ne manifestent pas.
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Qu’a autorisé la préfecture ?
Le vol de drones de la police nationale au-dessus de Bordeaux, le jeudi 22 octobre de 12 h à 20 h, avec deux caméras en même temps.
L’arrêté porte le numéro 33-2026-10-22-00001. Il est daté du 21 octobre et signé « pour la préfète » par Grégory Lecru, sous-préfet et directeur de cabinet1. La préfète de la Gironde est Sophie Brocas4. L’article 1 autorise « la captation, l’enregistrement et la transmission d’images » par la direction interdépartementale de la police nationale, « afin de sécuriser les rassemblements et de prévenir les atteintes aux personnes et aux biens ». Les périmètres sont définis dans une annexe qui n’a pas pu être consultée.
L’article 2 limite le nombre de caméras actives à deux, et nomme les appareils autorisés : DJI Mavic 3T, DJI « Mavic 30T », DJI Matrice 4T, Matrice 4E et Matrice 4TD. Le « Mavic 30T » n’existe pas au catalogue de DJI ; il s’agit très probablement du Matrice 30T.

Cette autorisation suit une semaine tendue. Le 17 octobre, une journée de mobilisation à Bordeaux s’est terminée par des dégradations et des pillages dans le centre ; la préfecture a annoncé 23 blessés et 55 interpellations2. Le samedi 24, une seconde autorisation de drones a couvert « différents périmètres » de la ville de 8 h jusqu’au dimanche 4 h, en même temps qu’une interdiction de manifester dans l’hypercentre34. La préfecture avait déjà fait voler des drones au-dessus des cortèges bordelais le 6 juin 2023 et le 1er mai 20251314.
Que savent faire ces drones ?
Voir de nuit, à plus d’un kilomètre, et repérer automatiquement des personnes et des véhicules.
D’après la fiche technique de DJI, le Matrice 4T embarque une caméra thermique de 640 × 512 pixels (1 280 × 1 024 en « super résolution »), un téléobjectif avec un zoom hybride annoncé à 112x, un éclairage infrarouge, un mode nuit qui monte à 819 200 ISO et un télémètre laser qui mesure la distance d’une cible jusqu’à 1 800 m5. La vidéo est transmise en direct jusqu’à 12 km en Europe, et l’appareil tient 49 minutes en l’air.
DJI présente cette gamme avec des « fonctionnalités avancées telles que la détection intelligente »6. Les revendeurs sont plus précis : un modèle d’IA intégré au Matrice 4T « identifie les véhicules, les bateaux et les individus », et l’appareil propose une fonction de suivi de cible baptisée SmartTrack7. La presse spécialisée a présenté la série, à sa sortie en janvier 2025, comme des drones « alimentés par l’IA »8. Les autres modèles cités dans l’arrêté (Mavic 3T, Matrice 30T) sont eux aussi des versions thermiques.
La caméra thermique distingue une silhouette dans l’obscurité. Le zoom rapproche ce qui se passe à plusieurs centaines de mètres. Le télémètre donne la distance exacte de ce qui est visé5.
La police utilise-t-elle l’intelligence artificielle de ces drones ?
Personne en dehors de la police et de la préfecture ne peut le vérifier.
La loi pose des limites. L’article L. 242-4 du code de la sécurité intérieure interdit aux drones des forces de l’ordre de capter le son et de « comporter des traitements automatisés de reconnaissance faciale », ainsi que tout rapprochement automatisé avec d’autres fichiers9. Le décret du 19 avril 2023 limite la conservation des images à sept jours10, et le Conseil d’État a rappelé le 30 décembre 2024 que ce cadre n’autorise « ni la captation sonore, ni l’usage de la reconnaissance faciale »11.
La détection automatique de personnes et le suivi automatique d’une silhouette ne sont pas de la reconnaissance faciale, et le texte ne les vise pas explicitement. Ces fonctions sont présentes dans les appareils autorisés. L’arrêté ne dit rien de leur activation.
Le seul contrôle prévu est un registre, « transmis à la préfecture de la Gironde à l’issue de chaque vol » (article 3). Il n’est pas public. Rien n’indique que la police a utilisé la détection automatique le 22 octobre ; rien ne permet non plus à un·e citoyen·ne de savoir si elle l’a fait.
Pourquoi cela ne concerne pas que les manifestant·es ?
Parce qu’un drone filme une rue entière : habitant·es, passant·es, client·es des terrasses, et ce que laissent voir les fenêtres à portée de zoom.
La loi interdit de viser l’intérieur des domiciles9, mais un périmètre urbain en est rempli, et un zoom 112x ne s’arrête pas au bord d’une fenêtre. Des juges ont suspendu des arrêtés ailleurs en France pour cette raison : à Hendaye et Urrugne en 2023, la zone « comprenait un grand nombre de maisons d’habitation »12.
Pour les personnes qui manifestent, se savoir filmé·e d’en haut, en continu, par un appareil capable de suivre quelqu’un dans la foule, pèse sur la décision de venir. Cela pèse aussi sur les journalistes, les street medics, les legal teams et toutes celles et ceux dont le rôle est d’être présent·es là où les choses se passent.
Bordeaux a connu des drones de police en juin 2023, en mai 2025, puis deux autorisations en trois jours en octobre 2026. Chaque arrêté est présenté comme exceptionnel et limité dans le temps.
Qui fabrique ces drones ?
DJI, entreprise chinoise classée par le Pentagone comme « entreprise militaire chinoise », dont les nouveaux modèles ne peuvent plus être vendus aux États-Unis.
Le ministère américain de la Défense a inscrit DJI en 2022 sur sa liste des entreprises liées à l’armée chinoise. DJI conteste cette inscription en justice : en août 2026, une cour d’appel fédérale a renvoyé l’affaire pour un nouvel examen des preuves, et l’inscription est maintenue en attendant15. Le 22 décembre 2025, le régulateur américain des télécoms (FCC) a ajouté les drones fabriqués à l’étranger à sa liste d’équipements interdits, ce qui bloque la vente des nouveaux modèles de DJI aux États-Unis ; DJI conteste aussi cette décision1618.
Ces mesures reposent sur des soupçons que DJI rejette. Elles n’ont aucun effet en France, où les modèles DJI restent utilisés par la police.
Ces arrêtés peuvent-ils être contestés ?
Oui, et des juges en ont déjà suspendu plusieurs. Le numéro d’enregistrement de celui-ci indique une publication le jour même des vols : il ne laissait pratiquement pas le temps de saisir un juge.
La loi exige que l’usage des drones soit « strictement nécessaire » et proportionné. Les tribunaux administratifs ont suspendu des arrêtés préfectoraux à Pau (Hendaye et Urrugne, juillet 2023, décision confirmée par le Conseil d’État), à Nantes (Rezé, août 2023), à Amiens (manifestations d’agriculteurs, janvier 2024) et à Grenoble (manifestation « Stop Micro » à Bernin, mars 2025)12. Deux motifs reviennent : le préfet ne démontrait pas qu’aucun moyen « moins intrusif » ne suffisait, et le périmètre était trop large ou mal défini. En 2020, le Conseil d’État avait déjà interdit à la préfecture de police de Paris d’utiliser des drones au-dessus des manifestations, faute de cadre légal17.
L’arrêté bordelais porte un numéro du recueil daté du 22 octobre, le jour des vols. Entre sa publication et le premier vol, il restait au mieux quelques heures, bien trop peu pour obtenir une décision du juge des référés. Son article 4 laisse deux mois pour former un recours devant le tribunal administratif de Bordeaux : une annulation, même après coup, établirait que l’autorisation était illégale et pèserait sur les arrêtés suivants.
Que faire ?
Se renseigner, documenter, se protéger sans enfreindre la loi, et soutenir celles et ceux qui saisissent la justice.
- Consulter le recueil des actes administratifs de la préfecture1 avant chaque mobilisation : les autorisations de drones y sont publiées, avec leurs horaires et leurs périmètres.
- Signaler les drones observés sur la carte des luttes, dans les signalements « Présence policière » : la position est automatiquement floutée.
- Laisser son téléphone personnel chez soi et préparer un téléphone de manifestation : la marche à suivre est sur SafeManif.
- Connaître la loi sur le visage : se le dissimuler volontairement, sans motif légitime, dans ou aux abords d’une manifestation pendant laquelle des troubles à l’ordre public sont commis ou risquent de l’être, est un délit (article 431-9-1 du code pénal)19.
- Les recours sont portés par des syndicats, la Ligue des droits de l’Homme, le Syndicat des avocats de France ou La Quadrature du Net. Les soutenir aide à faire contrôler ces autorisations par un juge.
Sources
- 1Préfecture de la Gironde, arrêté n° 33-2026-10-22-00001 du 21 octobre 2026, page 5/6 ; recueil des actes administratifs 2026. Copie de la page diffusée sur Facebook.
- 2Préfecture de la Gironde, « Dégradations, pillages et violences en marge de la journée de mobilisation à Bordeaux », 17 octobre 2026.
- 3Préfecture de la Gironde, « Mobilisation du samedi 24 octobre : la préfète prend des mesures de prévention et de protection », 23 octobre 2026.
- 4Rue89Bordeaux, « La manifestation déclarée ce 24 octobre à Bordeaux est totalement interdite », octobre 2026.
- 5DJI, caractéristiques techniques de la série Matrice 4.
- 6DJI, présentation de la série Matrice 4.
- 7Heliguy (revendeur DJI), fiche du DJI Matrice 4T.
- 8DroneXL, « DJI launches AI-powered Matrice 4 series enterprise drone », 8 janvier 2025 (en anglais).
- 9Code de la sécurité intérieure, articles L. 242-1 à L. 242-8, dont L. 242-4 (son, reconnaissance faciale) et L. 242-5 (domiciles) (Légifrance).
- 10Décret n° 2023-283 du 19 avril 2023 ; analyse de Landot avocats, « Drones et forces de l’ordre : un décret au JO », 20 avril 2023.
- 11Conseil d’État, 30 décembre 2024, LDH et autres, n° 473506.
- 12Landot avocats, « Drones et surveillance des espaces publics : un point de la jurisprudence au 17 avril 2025 » (TA Pau, 13 juillet 2023, n° 2301796 ; CE, 25 juillet 2023, n° 476151 ; TA Nantes, 2 août 2023, n° 2310969 ; TA Amiens, 28 janvier 2024, n° 2400316 ; TA Grenoble, 29 mars 2025, n° 2503392).
- 13France 3 Nouvelle-Aquitaine, « Grève du 6 juin : sur le parcours de la manifestation à Bordeaux, la préfecture autorise à nouveau le survol des drones », juin 2023.
- 14Préfecture de la Gironde, « Utilisation de drones pour sécuriser la manifestation du 1er mai 2025 », avril 2025.
- 15DroneXL, « DJI : la cour d’appel de Washington demande l’examen des preuves classifiées », 15 août 2026 (en anglais).
- 16The Peninsula, « Chinese drone maker DJI sues to contest US import ban », 25 février 2026 (en anglais).
- 17Reporterre, « Le Conseil d’État interdit l’usage des drones pour surveiller les manifestations », décembre 2020.
- 18Bloomberg, « No New Foreign Drones to Be Allowed in US Under FCC Rules », 22 décembre 2025 (en anglais).
- 19Code pénal, article 431-9-1 (Légifrance).